“Mais quel rapport a-t-elle avec le Jardin d’Acclimatation ? — Tous ! — Quoi, vous croyez qu’elle a un derrière bleu ciel comme les singes ? — Charles, vous êtes d’une inconvenance ! — Non, je pensais au mot que lui a dit le Cynghalais. — Racontez-le-lui, c’est vraiment « un beau mot ». — C’est idiot. Vous savez que Mme Blatin aime à interpeller tout le monde d’un air qu’elle croit aimable et qui est surtout protecteur. — Ce que nos bons voisins de la Tamise appellent patronizing, interrompit Odette. — Elle est allée dernièrement au Jardin d’Acclimatation où il y a des noirs, des Cynghalais, je crois, a dit ma femme, qui est beaucoup plus forte en ethnographie que moi. — Allons, Charles, ne vous moquez pas. — Mais je ne me moque nullement. Enfin, elle s’adresse à un de ces noirs : « Bonjour, négro ! » — C’est un rien ! — En tout cas ce qualificatif ne plut pas au noir : « Moi négro, dit-il avec colère à Mme Blatin, mais toi, chameau ! » — Je trouve cela très drôle ! J’adore cette histoire. N’est-ce pas que c’est « beau » ? On voit bien la mère Blatin : « Moi négro, mais toi chameau ! » Je manifestai un extrême désir d’aller voir ces Cynghalais dont l’un avait appelé Mme Blatin : chameau. Ils ne m’intéressaient pas du tout. Mais je pensais que pour aller au Jardin d’Acclimatation et en revenir nous traverserions cette allée des Acacias où j’avais tant admiré Mme Swann, et que peut-être le mulâtre ami de Coquelin, à qui je n’avais jamais pu me montrer saluant Mme Swann, me verrait assis à côté d’elle au fond d’une victoria.”
M. Proust “À l’ombre des jeunes filles en fleurs”

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