“Quand le soir, après avoir conduit ma grand’mère et être resté quelques heures chez son amie, j’eus repris seul le train, du moins je ne trouvai pas pénible la nuit qui vint ; c’est que je n’avais pas à la passer dans la prison d’une chambre dont l’ensommeillement me tiendrait éveillé ; j’étais entouré par la calmante activité de tous ces mouvements du train qui me tenaient compagnie, s’offraient à causer avec moi si je ne trouvais pas le sommeil, me berçaient de leurs bruits que j’accouplais comme le son des cloches à Combray, tantôt sur un rythme, tantôt sur un autre (entendant selon ma fantaisie d’abord quatre doubles croches égales, puis une double croche furieusement précipitée contre une noire) ; ils neutralisaient la force centrifuge de mon insomnie en exerçant sur elle des pressions contraires qui me maintenaient en équilibre et sur lesquelles mon immobilité et bientôt mon sommeil se sentirent portés avec la même impression rafraîchissante que m’aurait donnée le repos dû à la vigilance de forces puissantes au sein de la nature et de la vie, si j’avais pu pour un moment m’incarner en quelque poisson qui dort dans la mer, promené dans son assoupissement par les courants et la vague, ou en quelque aigle étendu sur le seul appui de la tempête.”

M. Proust “À l’ombre des jeunes filles en fleurs”

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