“Le 20 octobre [1896] se deróule une scène presque aussi capitale que celles du baiser du soir: celle, reprise trois fois  dans l’oeuvre et plusiers encore dans la correspondence, du téléphone avec sa mère.” Tadié: “Biographie”

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“Je me rapelle que quand maman a perdu ses parents […] une fois que j’étais allé à Fontainebleau je lui ai téléphoné, et dans le téléphone tout d’un coup m’est arrivée  sa pauvre voix brisée, meurtrie, à jamais une autre  que celle que j’avais toujours connue, pleine de fêlures et de fissures, et c’est en en recueillant dans le récepteur  les morceaux saignants et brisés que j’ai eu por la premiére fois la sensation atroce de ce qui s’était brisé en elle.”

M. Proust: “Correspondance.- à Antoine Bibesco” (1902)

Jeanne Proust and her sons Marcel and Robert. 1896? FONDS LE MASLE Num豯 411

puis je parlai, et après quelques instants de silence, tout d’un coup j’entendis cette voix que je croyais à tort connaître si bien, car jusque-là, chaque fois que ma grand’mère avait causé avec moi, ce qu’elle me disait, je l’avais toujours suivi sur la partition ouverte de son visage où les yeux tenaient beaucoup de place ; mais sa voix elle-même, je l’écoutais aujourd’hui pour la première fois. Et parce que cette voix m’apparaissait changée dans ses proportions dès l’instant qu’elle était un tout, et m’arrivait ainsi seule et sans l’accompagnement des traits de la figure, je découvris combien cette voix était douce ; peut-être d’ailleurs ne l’avait-elle jamais été à ce point, car ma grand’mère, me sentant loin et malheureux, croyait pouvoir s’abandonner à l’effusion d’une tendresse que, par « principes » d’éducatrice, elle contenait et cachait d’habitude. Elle était douce, mais aussi comme elle était triste, d’abord à cause de sa douceur même presque décantée, plus que peu de voix humaines ont jamais dû l’être, de toute dureté, de tout élément de résistance aux autres, de tout égoïsme ; fragile à force de délicatesse, elle semblait à tout moment prête à se briser, à expirer en un pur flot de larmes, puis l’ayant seule près de moi, vue sans le masque du visage, j’y remarquais, pour la première fois, les chagrins qui l’avaient fêlée au cours de la vie.”

“Présence réelle que cette voix si proche — dans la séparation effective! Mais anticipation aussi d’une séparation éternelle! Bien souvent, écoutant de la sorte, sans voir celle qui me parlait de si loin, il m’a semblé que cette voix clamait des profondeurs d’où l’on ne remonte pas, et j’ai connu l’anxiété qui allait m’étreindre un jour, quand une voix reviendrait ainsi (seule et ne tenant plus à un corps que je ne devais jamais revoir) murmurer à mon oreille des paroles que j’aurais voulu embrasser au passage sur des lèvres à jamais en poussière.”

M. Proust: “Le Côté de Guermantes”

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