1.-El leitmotiv Fortuny

“Quant à Fortuny j’aimerais beaucoup savoir de quels Carpaccio il s’est inspiré ou a pu s’inspirer, et dans ces Carpaccio de quelle robe exactement et dans quelle mesure. Voici pour quoi. En principe dans la suite de mon Swann, je ne parle d’aucun artiste puisque c’est une œuvre non de critique mais de vie. Mais il est probable, si du moins je laisse les derniers volumes tels qu’ils sont, qu’il y aura une exception unique et pour des raisons de circonstance et de charpente romanesque, et que cette exception sera Fortuny. Si cela peut vous intéresser voici très sommairement pourquoi.[…]

Dans le début de mon deuxième volume un grand artiste à nom fictif qui symbolise le grand peintre dans mon ouvrage comme Vinteuil symbolise le grand musicien genre Franck, dit devant Albertine (que je ne sais pas encore être un jour ma fiancée adorée) que à ce qu’on prétend un artiste a découvert le secret des vieilles étoffes vénitiennes etc. C’est Fortuny. Quand Albertine plus tard (troisième volume) est fiancée avec moi, elle me parle des robes de Fortuny (que je nomme à partir de ce moment chaque fois) et je lui fais la surprise de lui en donner. La description, très brève, de ces robes, illustre nos scènes d’amour (et c’est pour cela que je préfère des robes de chambre parce qu’elle est dans ma chambre en déshabillé somptueux mais déshabillé) et comme, tant qu’elle est vivante j’ignore à quel point je l’aime, ces robes m’évoquent sur tout Venise, le désir d’y aller, ce à quoi elle est un obstacle etc. Le roman suit son cours, elle me quitte, elle meurt. Longtemps après, après de grandes souffrances que suit un oubli relatif je vais à Venise mais dans les tableaux de XXX (disons Carpaccio puisque vous dites que Fortuny s’est inspiré de Carpaccio), je retrouve telle robe que je lui ai donnée. Autrefois cette robe m’évoquait Venis et me donnait envie de quitter Albertine, maintenant le Carpaccio où je la vois m’évoque Albertine et me rend Venise doulourex.”

Donc à moins d’un remaniement (possible d’ailleurs, si je le juge nécessaire) à son sujet, le « leitmotiv » Fortuny, peu développé, mais capital jouera son rôle tour à tour sensuel, poétique et douloureux.”

M.Proust: “Correspondance.- A Mme Raymond de Madrazo.- 18-02-1916”

Raimundo de Madrazo y Garreta: “María Hahn, mujer del pintor” (1901)

 

2.-PLANTEJAMENT: “À l’ombre des jeunes filles en fleurs”

“Oh ! je voudrais bien voir les guipures dont vous me parlez, c’est si joli le point de Venise ! s’écriait-elle ; d’ailleurs j’aimerais tant aller à Venise !  – Vous pourrez peut-être bientôt, lui dit Elstir, contempler les étoffes merveilleuses qu’on portait là-bas. On ne les voyait plus que dans les tableaux des peintres vénitiens, ou alors très rarement dans les trésors des églises, parfois même il y en avait une qui passait dans une vente. Mais on dit qu’un artiste de Venise, Fortuny, a retrouvé le secret de leur fabrication et qu’avant quelques années les femmes pourront se promener, et surtout rester chez elles, dans des brocarts aussi magnifiques que ceux que Venise ornait, pour ses patriciennes, avec des dessins d’Orient.”

M.Proust:”À l’ombre des jeunes filles en fleurs”

 

3.-NUS: “La Prisonnière”

 “De toutes les robes ou robes de chambre que portait Mme de Guermantes, celles qui semblaient le plus répondre à une intention déterminée, être pourvues d’une signification spéciale, c’étaient ces robes que Fortuny a faites d’après d’antiques dessins de Venise. Est-ce leur caractère historique, est-ce plutôt le fait que chacune est unique qui lui donne un caractère si particulier que la pose de la femme qui les porte en vous attendant, en causant avec vous, prend une importance exceptionnelle, comme si ce costume avait été le fruit d’une longue délibération et comme si cette conversation se détachait de la vie courante comme une scène de roman ? Dans ceux de Balzac on voit des héroïnes revêtir à dessein telle ou telle toilette, le jour où elles doivent recevoir tel visiteur. Les toilettes d’aujourd’hui n’ont pas tant de caractère, exception faite pour les robes de Fortuny. Aucun vague ne peut subsister dans la description du romancier, puisque cette robe existe réellement, que les moindres dessins en sont aussi naturellement fixés que ceux d’une œuvre d’art. Avant de revêtir celle-ci ou celle-là, la femme a eu à faire un choix entre deux robes non pas à peu près pareilles, mais profondément individuelles chacune, et qu’on pourrait nommer.”

M.Proust: “La Prisonnière”

“Pour les toilettes, ce qui lui plaisait surtout en ce moment, c’était tout ce que faisait Fortuny. Ces robes de Fortuny, dont j’avais vu l’une sur Mme de Guermantes, c’était celle dont Elstir, quand il nous parlait de vêtements magnifiques des contemporaines de Carpaccio et de Titien, nous avait annoncé la prochaine apparition, renaissant de leurs cendres, somptueuses, car tout doit revenir, comme il est écrit aux voûtes de Saint-Marc et comme le proclament, buvant aux urnes de marbre et de jaspe des chapiteaux byzantins, les oiseaux qui signifient à la fois la mort et la résurrection. Dès que les femmes avaient commencé à en porter, Albertine s’était rappelé les promesses d’Elstir, elle en avait désiré, et nous devions aller en choisir une. Or ces robes, si elles n’étaient pas de ces véritables anciennes dans lesquelles les femmes aujourd’hui ont un peu trop l’air costumées et qu’il est plus joli de garder comme une pièce de collection (j’en cherchais d’ailleurs aussi de telles pour Albertine), n’avaient pas non plus la froideur du pastiche du faux ancien. Elles étaient plutôt à la façon des décors de Sert, de Bakst et de Benoist, qui en ce moment évoquaient dans les ballets russes les époques d’art les plus aimées à l’aide d’œuvres d’art imprégnées de leur esprit et pourtant originales, faisaient apparaître comme un décor, avec une plus grande force d’évocation même qu’un décor, puisque le décor restait à imaginer, la Venise tout encombrée d’Orient où elles auraient été portées, dont elles étaient mieux qu’une relique dans la châsse de Saint-Marc, évocatrices du soleil et des turbans environnants,la couleur fragmentée, mystérieuse et complémentaire. Tout avait péri de ce temps, mais tout renaissait, évoqué pour les relier entre elles par la splendeur du paysage et le grouillement de la vie, par le surgissement parcellaire et survivant des étoffes des dogaresses.”

M.Proust: “La Prisonnière”

Vestit dissenyat per Léon Bakst per a la principal ballarina de “L’ocell de foc”, Ballets russos, 1910

“« Il faudra que nous nous occupions bientôt de vos robes de Fortuny », dis-je un soir à Albertine. Et certes, pour elle qui les avait longtemps désirées, qui les choisissait longuement avec moi, qui en avait d’avance la place réservée, non seulement dans ses armoires mais dans son imagination, posséder ces robes, dont, pour se décider entre tant d’autres, elle examinait longuement chaque détail, serait quelque chose de plus que pour une femme trop riche qui a plus de robes qu’elle n’en désire et ne les regarde même pas. Pourtant, malgré le sourire avec lequel Albertine me remercia en me disant : « Vous êtes trop gentil », je remarquai combien elle avait l’air fatigué et même triste.

En attendant que fussent achevées ces robes, je m’en fis prêter quelques-unes, même parfois seulement des étoffes, et j’en habillais Albertine, je les drapais sur elle ; elle se promenait dans ma chambre avec la majesté d’une dogaresse et la grâce d’un mannequin. Seulement, mon esclavage à Paris m’était rendu plus pesant par la vue de ces robes qui m’évoquaient Venise. Certes, Albertine était bien plus prisonnière que moi. Et c’était une chose curieuse comme, à travers les murs de sa prison, le destin, qui transforme les êtres, avait pu passer, la changer dans son essence même, et de la jeune fille de Balbec faire une ennuyeuse et docile captive.”

M.Proust: “La Prisonnière”

Mariano Fortuny: “Portrait d’Henriette avec la robe Delphos et Knossos” (1935)

“Pour les robes de Fortuny, nous nous étions enfin décidés pour une bleu et or doublée de rose, qui venait d’être terminée. Et j’avais commandé tout de même les cinq auxquelles elle avait renoncé avec regret, par préférence pour celle-là. Pourtant, à la venue du printemps, deux mois ayant passé depuis ce que m’avait dit sa tante, je me laissai emporter par la colère, un soir. C’était justement celui où Albertine avait revêtu pour la première fois la robe de chambre bleu et or de Fortuny qui, en m’évoquant Venise, me faisait plus sentir encore ce que je sacrifiais pour Albertine, qui ne m’en savait aucun gré. Si je n’avais jamais vu Venise, j’en rêvais sans cesse, depuis ces vacances de Pâques qu’encore enfant j’avais dû y passer, et plus anciennement encore par les gravures de Titien et les photographies de Giotto que Swann m’avait jadis données à Combray. La robe de Fortuny que portait ce soir-là Albertine me semblait comme l’ombre tentatrice de cette invisible Venise. Elle était envahie d’ornementation arabe comme Venise, comme les palais de Venise dissimulés à la façon des sultanes derrière un voile ajouré de pierre, comme les reliures de la Bibliothèque Ambroisienne, comme les colonnes desquelles les oiseaux orientaux qui signifient alternativement la mort et la vie, se répétaient dans le miroitement de l’étoffe, d’un bleu profond qui, au fur et à mesure que mon regard s’y avançait, se changeait en or malléable par ces mêmes transmutations qui, devant la gondole qui s’avance, changent en métal flamboyant l’azur du Grand Canal. Et les manches étaient doublées d’un rose cerise, qui est si particulièrement vénitien qu’on l’appelle rose Tiepolo.”

M.Proust: “La Prisonnière”

“Je lui demandais si elle voulait venir à Versailles. Elle avait cela de charmant qu’elle était toujours prête à tout, peut-être par cette habitude qu’elle avait autrefois de vivre la moitié du temps chez les autres, et comme elle s’était décidée à venir avec nous à Paris, en deux minutes. Elle me dit : je peux venir comme cela si nous ne descendons pas de voiture. Elle hésita une seconde entre deux manteaux de Fortuny pour cacher sa robe de chambre – comme elle eut fait entre deux amis différents à emmener -, en prit un bleu sombre, admirable, piqua une épingle dans un chapeau. En une minute elle fut prête, avant que j’eusse pris mon paletot, et nous allâmes à Versailles. Cette rapidité même, cette docilité absolue me laissèrent plus rassuré, comme si en effet j’eusse eu, sans avoir aucun motif précis d’inquiétude, besoin de l’être. Tout de même, je n’ai rien à craindre, elle fait ce que je lui demande, malgré le bruit de la fenêtre de l’autre nuit. Dès que j’ai parlé de sortir, elle a jeté ce manteau bleu sur son peignoir et elle est venue, ce n’est pas ce que ferait une révoltée, une personne qui ne serait plus bien avec moi – me disais-je tandis que nous allions à Versailles.”

M.Proust: “La Prisonnière”

Mantell Fortuny – Coll. S. Singer Bayldon -Paola Placella Sommella “La moda nell’opera di Marcel Proust”

“Mais tout à coup le décor changea ; ce ne fut plus le souvenir d’anciennes impressions, mais d’un ancien désir, tout récemment réveillé encore par la robe bleu et or de Fortuny, qui étendit devant moi un autre printemps plus du tout feuillu mais subitement dépouillé au contraire de ses arbres et de ses fleurs par ce nom que je venais de me dire : Venise ; un printemps décanté, qui est réduit à son essence, et traduit l’allongement, l’échauffement, l’épanouissement graduel de ses jours par la fermentation progressive, non plus d’une terre impure, mais d’une eau vierge et bleue, printanière sans porter de corolles, et qui ne pourrait répondre au mois de mai que par des reflets , travaillée par lui, s’accordant exactement à lui dans la nudité rayonnante et fixe de son sombre saphir.”

M.Proust: “La Prisonnière”

Claude Monet: “Le Grand Canal” (1908)

 

4.-DESENLLAÇ: “Albertine disparue”

“Sur le dos d’un des compagnons de la Calza, reconnaissable aux broderies d’or et de perles qui inscrivent sur leur manche ou leur collet l’emblème de la joyeuse confrérie à laquelle ils étaient affiliés, je venais de reconnaître le manteau qu’Albertine avait pris pour venir avec moi en voiture découverte à Versailles, le soir où j’étais loin de me douter qu’une quinzaine d’heures me séparaient à peine du moment où elle partirait de chez moi. Toujours prête à tout, quand je lui avais demandé de partir, ce triste jour qu’elle devait appeler dans sa dernière lettre «  deux fois crépusculaire puisque la nuit tombait et que nous allions nous quitter, elle avait jeté sur ses épaules un manteau de Fortuny qu’elle avait emporté avec elle le lendemain et que je n’avais jamais revu depuis dans mes souvenirs. Or c’était dans ce tableau de Carpaccio que le fils génial de Venise l’avait pris, c’est des épaules de ce compagnon de Calza qu’il l’avait détaché pour le jeter sur celles de tant de Parisiennes, qui certes ignoraient, comme je l’avais fait jusqu’ici, que le modèle en existait dans un groupe de seigneurs, au premier plan du Patriarche di Grado, dans une salle de l’Académia de Venise. J’avais tout reconnu, et, le manteau oublié m’ayant rendu pour le regarder les yeux et le cœur de celui qui allait ce soir-là partir à Versailles avec Albertine, je fus envahi pendant quelques instants par un sentiment trouble et bientôt dissipé de désir et de mélancolie.”

M.Proust:”Albertine disparue”

Vittore Carpaccio: “Miracolo della Croce a Rialto” (1496)

 

5.-VESTITS DE FORTUNY


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