GUERIN: LAS MUJERES QUE NO CONOCEMOS 

En Las mujeres que no conocemos, instalación expositiva producida con motivo de la 52ª Bienal de Venecia 2007 para el Pabellón de España,Guerin utiliza el montaje fotosecuencial, formato a medio camino entre el cine y la fotografía.

“El comisario del pabellón, Alberto Ruiz de Samaniego, me envió un texto literario, un cuento de Proust de cinco páginas que se titula Mujeres desconocidas. En el fondo he sido muy obediente aunque no se trataba de hacer una adaptación de ese cuento. Al comisario le gusta mucho la literatura y cree que Pound, Nietzsche y Proust son referencias fundamentales de la cultura moderna. De ellos, al que más quiero es a Proust, y lo vinculo con las fotografías de la instalación.” José Luis Guerin

 

PROUST: CONTRE SAINTE-BEUVE / JOURNÉES  

“À peine, comme un musicien qui entend dans sa tête la symphonie qu’il compose sur le papier a besoin de jouer une note pour s’assurer qu’il est bien d’accord avec la sonorité réelle des instruments, je me levais un instant et j’écartais le rideau de la fenêtre pour bien me mettre au diapason de la lumière. Je m’y mettais aussi au diapason de ces autres réalités dont l’appétit est surexcité dans la solitude et dont la possibilité, la réalité donne une valeur à la vie  : les femmes qu’on ne connaît pas. Voici qu’il en passe une, qui regarde de droite et de gauche, ne se presse pas, change de direction, comme un poisson dans une eau transparente. La beauté n’est pas comme un superlatif de ce que nous imaginons, comme un type abstrait que nous avons devant les yeux, mais au contraire un type nouveau, impossible à imaginer que la réalité nous présente. Ainsi, de cette grande fille de dix-huit ans, à l’air dégourdi, aux joues pâles, aux cheveux qui frisent. Ah  ! si j’étais levé. Mais du moins, je sais que les jours sont riches de telles possibilités, mon appétit de la vie s’en accroît. Car parce que chaque beauté est un type différent, qu’il n’y a pas de beauté mais des femmes belles, elle est une invitation à un bonheur qu’elle seule peut réaliser.

Qu’ils sont délicieux et douloureux, ces bals où se mêlent devant nous non pas seulement les jolies jeunes filles à la peau embaumée, mais les files insaisissables, invisibles, de toutes ces vies inconnues de chacune d’elles où nous voudrions pénétrer  ! Parfois l’une, du silence d’un regard de désir et de regret, nous entrouvre sa vie, mais nous ne pouvons pas y entrer autrement que par le désir. Et le désir seul est aveugle, et désirer une jeune fille dont on ne sait même pas le nom, c’est se promener les yeux bandés dans un lieu dont on sait que ce serait le paradis de pouvoir y revenir et que rien ne nous fera reconnaître…

Mais elle, combien nous en reste inconnu  ! Nous voudrions savoir son nom qui du moins pourrait nous permettre de la retrouver, et qui peut-être est tel qu’elle mépriserait le nôtre, les parents dont les ordres et les habitudes sont ses obligations et ses habitudes, la maison qu’elle habite, les rues qu’elle traverse, les amis qu’elle rencontre, ceux qui, plus heureux, viennent la voir, la campagne où elle ira l’été et qui l’éloignera plus encore de nous, ses goûts, ses pensées, tout ce qui certifie son identité, constitue sa vie, frappe ses regards, contient sa présence, emplit sa pensée, reçoit son corps.

Parfois, j’allais jusqu’à la fenêtre, je soulevais un coin du rideau. Dans une flaque d’or, suivies de leur institutrice, se rendant au catéchisme ou au cours, ayant épuré de leur souple démarche tout mouvement involontaire, je voyais passer de ces jeunes filles, pétries dans une chair précieuse, qui semblent faire partie d’une petite société impénétrable, ne pas voir le peuple vulgaire au milieu duquel elles passent, si ce n’est pour en rire sans se gêner, avec une insolence qui leur semble l’affirmation de leur supériorité. Jeunes filles qui semblent dans un regard mettre entre elles et vous cette distance que leur beauté rend douloureuse  ; jeunes filles non pas de l’aristocratie, car les cruelles distances de l’argent, du luxe, de l’élégance ne sont nulle part supprimées aussi complètement que dans l’aristocratie.[…]

J’aperçois un de ces êtres qui nous dit par son visage particulier la possibilité d’un bonheur nouveau. La beauté, en étant particulière, multiplie les possibilités de bonheur. Chaque être est comme un idéal encore inconnu qui s’ouvre à nous. Et de voir passer un visage désirable que nous ne connaissions pas nous ouvre de nouvelles vies que nous désirons vivre. Ils disparaissent au coin de la rue, mais nous espérons les revoir, nous restons avec l’idée qu’il y a bien plus de vies que nous ne pensions à vivre, et cela donne plus de valeur à notre personne. Un nouveau visage qui a passé, c’est comme le charme d’un nouveau pays qui s’est révélé à nous par un livre. Nous lisons son nom, le train va partir. Qu’importe si nous ne partons pas, nous savons qu’il existe, nous avons une raison de plus de vivre. Ainsi, je regardais par la fenêtre pour voir que la réalité, la possibilité de la vie que je sentais en chaque heure près de moi contenaient d’innombrables possibilités de bonheurs différents. Une jolie fille de plus me garantissait la réalité, la multiformité du bonheur. Hélas  ! nous ne connaîtrons pas tous les bonheurs, celui qu’il y aurait à suivre la gaîté de cette fillette blonde, à être connu des yeux graves de ce dur visage sombre, à pouvoir tenir sur ses genoux ce corps élancé, à connaître les commandements et la loi de ce nez busqué, de ces yeux durs, de ce grand front blanc. Du moins nous donnent-ils de nouvelles raisons de vivre…”

 

 

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